Consecte nula
 
 
                               Publications
 
 
 
En français, vous trouverez traduis sur cette page (plus bas):
 
1. ‘Linking Hands’, un article de Stan et Mari Thekaekara paru dans la rubrique ‘société’ du journal anglais The Guardian, le Mercredi 8 mars 2006.
    Pour accéder au texte original en anglais, suivez le lien
 
2. ‘Vaincre le Système: Des Solutions Locales à la Crise de la Mondialisation’, Stan Thekaekara. Le Discour Alternatif de Mansion House, New Economics     Foundation (N.E.F.)  12 Juin 2003
 
    Site de la NEF (en anglais):
 
 
 
 
En anglais,
 
1. ‘One sugar Bruv’. Social Enterprise and ‘community to community’ tea trade : A case study of the Marsh Farm Just Change Farm in Luton, UK by New Economics Foundation, 2006.
 
2. Tea and Fig: two leaves of fair trade (un article sur le commerce équitable et Nestle), Stan Thakeakara, New Internationalist, Special Features, 10 Novembre 2005.
 
3. ‘People First: Justice in a Global Economy’, lecture annuelle, Stan Thekaekara, FEASTA Review N°2, 2004.
 
4. Globalisation Who Benefits ? , Stan Thakeakara, FESTA Review N°2, 2004.
 
5. Humanising Globalisation, Stan Thakeakara, FESTA Review N°2, 2004.
 
   Site de FESTA, The Foundation for the Economics of Sustainability (en anglais):
 
 
 
 
 
 
Linking Hands
 
‘Linking Hands’ est un article de Stan Thekaekara* paru dans la rubrique ‘société’ du journal anglais The Guardian, le Mercredi 8 mars 2006.
Pour accéder au texte original, suivez le lien 
 
Le prix souvent élevé des produits du Commerce Equitable empêche les consommateurs pauvres de venir en aide à des producteurs ballottés par la loi du marché. Just Change espère désormais bénéficier aux deux groupes. Stan Thekaekara s’explique.  
 
Il y a vingt ans de cela, ma femme Mari et moi-même, ainsi que quelques autres, avons mis en place un petit groupe visant à aider la population autochtone de la Vallée de Gudalur à revendiquer sa terre. Les Adivasis, peuples indigènes des Monts Nilgiri d’Inde du Sud,
étaient les « propriétaires » d’origine de la terre. Si ce n’est qu’ils n’ont jamais cru que la terre puisse appartenir à qui que ce soit. La terre était pour eux comme l’air que nous respirons –
nous ne le fabriquons pas, donc nous ne le possédons pas.
Mais les gens venus après eux – le Gouvernement colonial, le Gouvernement indien, les compagnies de thé et les fermiers avides de terres – ne partageaient pas cette vision du monde. La terre était peu a peu confisquée et les Adivasis mis à l’écart. Nous avons donc commencé à les mobiliser pour former des organisations à l’échelle locale pour revendiquer leurs terres.
Au bout de quelques années d’une campagne fructueuse de revendication des droits sur les terres, nous avons réalisé qu’à moins de cultiver la terre, ils la perdraient de nouveau. Nous nous sommes donc lancés dans une activité de développement, pour créer des plantations de thé. À peu près un an plus tard, dans un village, six femmes, âgées toutes d’une vingtaine d’années, moururent à l’accouchement – non du fait de maladies, mais de malnutrition. C’était inacceptable. Nous avons donc lancé un programme de santé social. Les Adivasis ont désormais leur propre hôpital, un système de soins, une école et un système d’éducation. Ils ont une plantation de thé et une société de commerce de thé.
Leurs conditions de vie se sont clairement améliorées. D’avantage d’enfants vont à l’école, et les femmes ne meurent plus à l’accouchement. Pourtant si vous considérez la part de la richesse qui est la leur, elle s’est amoindrie. Tandis qu’ils procédaient par petits pas incrémentaux, le reste du monde, et en particulier l’économie indienne, a fait de grandes enjambées.
Nous avons réalisé que l’économie mondiale changeait si rapidement que la richesse ne procède plus de la production et du commerce des biens, mais du commerce de services. Lorsque les cours du thé se sont effondrés, le revenu mensuel d’une famille planteuse de thé a chuté alors qu’elle devait déjà lutter pour joindre les deux bouts.
Il y a quelques années à peine, si un propriétaire terrien ne leur payait pas le salaire minimum vital, ce n’était pas difficile de mobiliser deux cents familles pour aller chez lui et exiger le paiement. Mais aujourd’hui, lorsque la vente de thé ne rapporte pas assez d’argent pour acheter le riz du repas du soir, on leur explique que ce sont les « forces du marché » -- la libéralisation et la globalisation.
En 1991, nous sommes tombés pour la première fois et par hasard sur ce que l’on appelle maintenant le commerce équitable, sous la forme d’un groupe allemand. Le concept nous a enchanté. Arrivait enfin, pensions nous, des réponses au problème de la « justice ». Le “Fair Trade no Aid” (Pour un Commerce Equitable, pas la Charité) nous semblait révolutionnaire. Nous en avons vite découvert les limites.
La loi du marché
Le volume global de thé commercialisé sous la bannière du commerce équitable était tout petit, pas assez grand pour avoir un impact sérieux. Le commerce équitable, nous l’avons découvert, était tout autant sujet aux forces du marché que le commerce conventionnel, et  payer un prix en sus, au dessus de celui du marché lorsque celui-ci s’effondrait, n’était pas suffisant.
Tout cela a pris sens en 1994. Nous nous trouvions alors au Royaume-Uni pour effectuer une étude sur la pauvreté en Grande-Bretagne. Nous avons été étonnés de trouver les habitants des résidences d’Easterhouse (un quartier pauvre de Glasgow, ndt) buvant du thé en quantité, mais ne pouvant s’offrir de thé ‘équitable’, à cause de son prix. De même en 1997, un groupe d’Adivasis visitant l’Allemagne ont eux aussi été horrifiés de découvrir leurs amis Allemands payant « plus » pour notre thé. « Ce sont nos amis – ils devraient payer moins, pas plus cher » a protesté Bomman, du groupe Adivasis. Voilà qui nous a donné à réfléchir. “L’équité” était fondée sur la charité d’occidentaux bienséants, mais ne changeait rien aux rapports de force entre travail et capital.
 
Le commerce n’était pas juste en Inde non plus. Lorsque les Adivasis ont vu quelle était la condition des femmes Dalits (la caste des « intouchables »), qui lavent les toilettes dans des conditions malsaines de nuit comme de jour, ils ont dit : « Ces gens vivent dans des conditions pires que les nôtres. Laissons les conserver les profits. Le fait de pouvoir vendre notre récolte à un prix équitable est bien assez pour nous. » De même, les femmes du Kérala, en Inde du Sud, voyant les Adivasis cueillir le thé sous une pluie battante et dans le froid et la brume des hautes-terres ont été touchées : « Leur travail est tellement difficile » ont-elles dit. « Nous devons acheter ce thé et faire passer le mot ».
Nous nous retrouvions donc avec, aux extrémités du spectre du marché, des communautés, “riches” et “pauvres”, en Inde et au Royaume-Uni, sujettes à des forces qu’elles ne contrôlent pas. Nous avons demandé : « Pourquoi ne pas faire le lien entre ces groupes ? ». Ainsi est né ‘Just Change’, une nouvelle manière de commercer entre communautés.
Voici comment cela fonctionne : la ‘Just Change India Producer Company’ fait du commerce de thé, de riz, de poivre, d’huile noix de coco et de savon entre les fermiers d’Orissa, les Adivasis du Tamil Naidu et les femmes des unions de crédit du Kerala. Bien d’autres groupes communautaires sont en passe de devenir membres à travers le pays.
Les femmes, qui en Inde sont celles qui achètent pour la plupart la nourriture, sont ravies de faire des économies substantielles sur leur budget – en particulier pour le riz, qui est la nourriture de base. Elles ont également découvert que les commerçants les avaient escroquées sur le poids, ce qui signifiait moins de riz dans les assiettes des enfants. Elles sont furieuses et déterminées à ne jamais revenir en arrière.
Prendre le contrôle
Du côté britannique, les écoliers du Roseberry Sports and Community College de Durham ont monté un projet commercial scolaire de vente de thé des Adivasis de Gudalur. À Manchester, notre thé est spécialement recommandé par la cooperative Unicorn. Il est aussi vendu dans d’autres magasins, comme 8th Day, Out of this World et Sound Bites. Le magazine New Internationalist et les catalogues d’Amnesty International prévoient de distribuer le thé Just Change. Enfin, des groupes de volontaires se sont engagés pour nous à travers le Royaume Uni. Pendant ce temps en Inde, il est envoyé à des communautés dans différentes parties du pays, et ensemble nous commençons à prendre le contrôle de la manière dont l’argent afflue dans et hors de notre économie.
Notre échec a été de ne pas avoir intégré les communautés de départ d’Easterhouse, Matson, Gloucestern et Middlesbrough. Cela nous contrarie car notre souhait le plus vif est de voir des lien de communauté à communauté se mettrent en place. Nous avons besoin d’organisateurs au Royaume-Uni, qui soient solidement ancrés dans une communauté et animés par l’idée de l’emmener plus loin. Pour commencer, ils paieraient leur thé moins cher et créeraient quelques emplois. Mais plus important encore, ils réaliseraient qu’eux et nous pouvons, ensemble, faire partie d’une communauté déterminée à se globaliser à la base (‘grassroots’). Il s’agit de « Just Change the world ».
Si nous avons appris quelque chose sur le Développement, pendant ces trente dernières années, c’est que le monde a rapidement et radicalement changé, et que les solutions d’hier ne sont pas les réponses de demain. Nos solutions doivent rester en phase avec les changements qui interviennent autour de nous.
Le défi pour nous, est de nous mondialiser. Nous avons grandit sous le mot d’ordre « penser globalement, agir localement ». Moi je dis que nous devons penser local et agir au niveau global. Les facteurs qui génèrent la pauvreté n’ont plus rien de local. Ils ne sont pas visibles, ce sont les mouvements de capitaux, la voie par laquelle le marché agit. À moins de trouver une parade globale, je ne pense pas que l’on puisse apporter un changement de fond.
Nous devons créer un réseau, non pas de puissants –celui-là existe depuis des siècles – et pas non plus d’impuissants, mais un réseau qui transcende les classes, les nations, les religions, les couleurs, pour réunir des gens qui croient vraiment qu’un monde juste est possible. Le jour qui verra émerger un système économique et une activité qui ne profite pas aux détenteurs du capital mais à la société toute entière sera celui de l’avènement d’une société juste et équitable.
* Stan Thekaekara est un trustee d’Oxfam UK, et fondateur de Just Change. Il préside une session au ‘Skoll World Forum on Social Entrepreneurship’ le 29 Mars 2006 à la Saeed Business School, Oxford. Informations: www.sbs.ox.ac.uk/skoll/forum. Pour en savoir d’avantage sur Just Change: www.adivasi.net
 
 
 
 
 
Vaincre le Système: solutions locales à la crise de la mondialisation
 
Le Discour Alternatif de Mansion House, New Economics Foundation (N.E.F.)  2003
Salon de Londres, Mairie, le 12 juin
 
Site de la NEF (en anglais):
 
‘Vaincre le Système: Des Solutions Locales à la Crise de la Mondialisation’
 
Par Stan Thekaekara
 
 
Stan Thekaekara a énormément travaillé avec des groupes tribaux indiens. C’est d’abord via le Mouvement des Étudiants qu’il s’est attelé à ce travail, lorsqu’il est parti vivre au village tribal de Binhar. Il a alors passé plusieurs années consécutives à travailler à la fois à Binhar et dans les Nilgiris de l’Inde Méridionale.
 
   En 1986 Stan et son épouse Mari ont mis sur pieds ACCORD – une ONG indienne destinée à aider les Indiens dans la revendication de leurs terres. Stan a été invité en 1994 par le Charities Advisory Trust et le Directory of Social Change à venir offrir un regard qui soit celui des Sud sur le travail des ONG britanniques.
 
  Il a également développé l’idée du Just Change – laquelle dépasse le simple commerce équitable en supprimant l’intermédiaire pour permettre des échanges directs de communautés entres elles. Stan est un trustee d’Oxfam UK.
 
 
 
« En entrant dans cette pièce, je me suis demandé ce que je faisais là. Je suis plus habitué à m’assoire au pied d’un manguier dans un village reculé pour m’adresser à une tribu. Aussi à me tenir ici devant vous, je me demande si ce n’est pas un peu présomptueux d’être le Ministre de l’Alternatif du jour. Parce que je ne suis pas économiste. Mais, il paraît que Gordon Brown non plus.
 
Et tandis que lui peut sans doute compter sur une armée de domestiques en civil, de bureaucrates et de chercheurs qui s’efforcent d’extirper des informations du cyberespace, et traitant des masses de chiffres en tous genres, qu’il régurgitera savamment d’ici quelques semaines, c’est, moi, sur une expérience de trente ans à travailler avec des gens parmi les plus pauvres d’Inde, les communautés Adivasi ou indigènes, que je peux compter. Je peux compter sur une expérience de l’économie qui, j’en suis sur, est très différente de celle de Gordon Brown. Alors qu’il essaye de boucler le budget d’une nation, eux luttent pour grappiller assez d’argent et ainsi acheter suffisamment de riz pour s’assurer que leurs enfants ne vont pas au lit la faim au ventre. Aussi mon propos s’inscrit-il dans une toute autre perspective. Il ne sera pas celui de qui s’assied au sommet de l’agrégat économique mais de ceux qui en sont à la base. De ce que l’économie est pour eux et de leur lutte pour atteindre, et vivre, une vie dans la dignité humaine. C’est de leur point de vue que je m’exprime aujourd’hui. Et je ne parlerais pas de l’économie de la richesse et du capital. Je parlerais d’économie de la justice. Et j’espères qu’au terme de cette journée, nous repartirons avec le sentiment d’avoir entendu parlé d’une économie de l’espoir.
 
C’est donc dans cette perspective que je viens ici. Lorsque je parle à des gens qui sont au bas de l’agrégat, autour du manguier dans un village tribal, nous tournons notre regard vers l’économie mondiale et tâchons de comprendre comment elle agit sur nous, pourquoi en dépit de nos efforts, et de longues heures épuisantes d’un travail harassant chaque jour, nous restons pauvres. Lorsque je lutte avec les Adivasis pour comprendre les causes de leur pauvreté, beaucoup de choses me déroutent.
 
Une de ces choses qui m’a toujours dépassé, en particulier lorsque je viens au Royaume Uni ou en Allemagne et participe à des débats comme aujourd’hui, c’est la manière dont les nouveaux systèmes économiques et de capitaux mondiaux sont obsédés par la croissance économique. Tout le monde parle de la croissance comme de quelque chose qui ne serait pas seulement souhaitable, mais inévitable. Sans une croissance continue nous serions perdus. C’est avancé comme un fait naturel établi. Que le moindre être humain, que toute société aspire à la croissance. Même ceux qui se sentent concernés et travaillent avec les défavorisés sont amenés et tendent à croire que la croissance est inévitable et que notre tâche consiste à nous assurer qu’il y ait de l’équité et de la justice dans cette croissance. Et notre slogan est devenu : « l’équité dans la croissance ».
 
J’aimerais remettre en cause tout cela. Parce que ma propre expérience, après être allé au contact des communautés dans différentes parties du monde, que la croyance n’est pas toujours souhaitable et définitivement pas inévitable.
 
Je suis retourné au village où j’ai commencé mes premiers travaux au début des années soixante-dix. J’y suis retourné vingt-quatre ans plus tard pour le retrouver inchangé – pas un seul bâtiment en plus de ceux déjà là. Pas un bâtiment, pas une hutte ne s’était agrandie. Pas une once de terre qu’ils ne possédaient déjà. Personne n’avait de réfrigérateur, de voiture ou de télévision. Le village était resté exactement le même que vingt-quatre ans auparavant. Et je tiens d’une expérience acquise dans différentes parties du monde, que ce village n’avait rien d’exceptionnel. Les économies des indigènes et de nombreuses communautés rurales partout dans le monde ne sont pas basées sur la croissance.
 
Aussi le présupposé selon lequel la croissance est inévitable est-il, je pense, le présupposé d’une économie industrialisée. La croissance est absolument indispensable à une économie industrialisée. Car si les gens ne consomment pas d’avantage, l’économie ne travaille pas. Donc, vous avez besoin de croissance. C’est absolument nécessaire à une économie de capitaux. Et c’est une manière brillante de légitimer le consumérisme. C’est une manière brillante de légitimer l’accroissement sans entrave des revenus. L’un des premiers discours de Mansion House renvoie à la possibilité de fixer un plafond aux revenus. Pas un salaire minimum, mais un salaire maximum. Mais tant que nous acceptons le model de croissance un tel plafond de revenus ne saurait arriver puisque militant contre la croissance.
 
Mais les économistes traditionnels nous diront que sans croissance nous devrons faire face à une pauvreté sans nom. Mon problème ce n’est pas la croissance. Mon problème c’est le moteur de notre économie. Nous sommes obsédés par la croissance au nom de la croissance. Et le fait que notre PIB augmente ; que nous ayons une croissance du consumérisme semble être la raison suffisante de notre économie.
 
J’aimerais aujourd’hui faire l’exposé d’un point de vue un peu différent sur l’inéluctabilité d’une économie dominée par la croissance. Non pas dans la perspective de ceux qui sont au sommet de l’agrégat et qui ont bénéficié de la croissance mais dans la perspective des gens qui sont au bas de cet amas et ont été mis hors circuit et ignorés au moment de la distribution des fruits de cette croissance. Dans un model de croissance la préoccupation première est la recherche, la création, l’acquisition, l’accumulation et la mise en réserve de richesse. La distribution de cette richesse devient secondaire.
 
Est-il donc si difficile de comprendre alors pourquoi, alors même que nous avons tant de croissance, la pauvreté persiste et même s’aggrave ? Est-il alors si difficile de comprendre pourquoi, en dépit de décennies d’actions locales, nationales et mondiales, les pauvres restent pauvres ?
 
Ce que j’aimerais poser aujourd’hui devant vous, c’est la possibilité d’une économie qui soit concentrée sur le bien commun ou le bien être commun comme principe premier de l’activité. Car à l’instant où vous vous concentrez sur le bien commun, le facteur clé à partir duquel se mesure la réussite de l’économie est celui de la redistribution. Nous ne jugerons alors plus notre économie à la mesure du PIB mais à la manière équitable ou non dont la richesse est redistribuée. L’équité devient alors le principe premier.
 
Aussi j’aimerais vous proposer la possibilité d’un monde où la croissance n’est pas inévitable mais où l’équité l’est. Et si l’équité demande de la croissance alors très bien. MAIS seulement dans cet ordre et jamais dans l’autre.
 
Ceci m’amène à une deuxième chose qui a toujours plus dérouté les Adivasis qu’elle ne m’a dérouté moi-même. Et c’est la notion de richesse. Il y a quelques années, nous avons procédé à un grand exercice où les villages de notre communauté discutaient de leur avenir et de savoir où nous en étions et où nous cela pouvait nous mener. Dans ce cadre, une des questions posées était « qu’est-ce qu’est pour vous la richesse ? »  Qu’entendent-ils par le mot richesse ? Les réponses que nous avons reçues étaient impressionnantes. « Nos enfants, notre forêt, notre culture, notre langage, notre unité, notre partage » et ainsi de suite. Chacun des 167 villages que nous avons interrogé nous ont donné la même réponse. Et pas un seul n’a mentionné l’argent.
 
Je crois qu’il y a une formidable leçon à tirer des termes que nous évaluons ici. Un précédent discours alternatif de Mansion House mentionnait le fait que « on a tendance à ne pas faire grand cas de ce qu’on ne mesurez pas ». Et parce que nous ne mesurons pas le capital social, parce que nous ne mesurons pas l’éducation des enfants, nous n’en faisons pas grand cas. Alors si vous voulez, il y a l’école économique alternative, où les gens débattent de moyens de les mesurer. Mais une fois encore, dans une perspective tribale ou indigène, les gens n’ont pas besoin de mesurer ce qu’ils connaissent. Les gens ne mesurent pas ce dont ils font l’expérience. Ils n’ont pas besoin de mesurer ce à quoi ils donnent de la valeur. Et une fois de plus, ce concept d’une richesse qui ne se rapporte pas à l’argent, mais à ce qui fait l’équilibre de la société, ce qui fait que la société fonctionne, est encore une vue de la base. Mais nous sommes d’une société qui s’est engagée trop loin sur la route en pente d’une économie monétisée, trop loin sur cette route où tout doit être compté et mesuré. Il nous est devenu trop difficile d’offrir de l’attention aux seules choses qui font de nous des êtres humains.
 
Ce qui m’amène à une troisième chose qui m’a dépassé toutes ces années, et qui tient à la nature de l’argent. Lorsque nous avons essayé de soutenir les Adivasis dans la prise de contrôle de leur économie locale, j’ai découvert que l’argent occupe un rôle différent selon les mains dans lesquelles il se trouve. Dans les mains des Adivasis ou de toute autre personne pauvre, il n’est jamais « investi » mais toujours « dépensé » pour satisfaire les besoins indispensables du quotidien. Mais au moment où l’argent quitte leurs mains il commence à opérer en tant que capital.
 
Dans une étude récente, nous avons découvert que les 2 500 familles tribales avec qui nous travaillons injectent 70 millions de roupies soit 1 million de livres dans l’économie chaque année. Mais à la fin de l’année ces familles n’ont rien, absolument rien, qui rende compte de cet énorme montant de richesse qu’elles ont injecté dans l’économie. Ils l’ont pas la capacité de « l’investir », il n’en ressort pas plus d’argent pour eux, et ils sont incapable de d’en utiliser une partie comme capital. Mais considérez la personne qui se trouve juste un rang au-dessus d’eux sur l’échelle économique, celui qui reçoit leur argent, et vous voyez que ce même argent, dans les mains de cette personne, a déjà commencé à travailler comme capital. Vous voyez que cette personne bénéficie manifestement de l’économie capitaliste.
 
Permettez moi d’être plus simple et plus clair. Sur un bon jour, en pleine saison agricole, un membre de tribu peut gagner 100 roupies à la cueillette du café ou du poivre. Ils vont au magasin le soir pour acheter du riz et d’autres choses nécessaires au repas du soir. L’argent arrive dans une main et en l’espace d’une demi-heure elle l’a quittée pour passer dans celle du commerçant local. Comme un plaisantin de la tribu l’a remarqué : « nous sommes les coursiers de l’argent, les facteurs de l’argent ».Il ne nous appartient pas. Mais le commerçant qui reçoit les cent roupies n’en dépense pas tout. Il dépense peut être dix roupies pour ses besoins, mais les quatre vingt dix restant sont « investies » dans l’achat de riz et d’autres marchandises. Cet argent fait de l’argent pour lui.
 
Nous sommes invités à penser que l’effondrement de l’économie socialiste est un triomphe de l’économie capitaliste. Que désormais, les gens du monde entier participent à l’économie capitaliste dans la joie et l’enthousiasme. Bush est dans sa Maison Blanche, il y a plein d’argent à la Banque Mondiale, le marché boursier est en plein boom, et les capitaux volent sans entrave d’un coin de la planète à l’autre. Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ?
 
Ne nous berçons pas d’illusions en nous figurant que tout le monde est heureux de participer à cette économie capitaliste planétaire. N’allons pas nous persuader que tout le monde peut désormais titrer profit de cette économie de marché capitaliste et mondialisée libérée (quel usage insidieux du terme). La majorité des gens pauvres dans le monde, ne peuvent pas participer à cette économie d’une manière qui leur soit profitable. Ils ne peuvent pas participer à l’économie capitaliste pour la simple raison qu’ils ne possèdent aucun capital. Mais c’est sur eux que repose toute cette économie, car ce sont eux qui assurent la circulation de l’argent sans qu’un centime leur reste dans la main. Il est très en vogue de parler des effets négatifs de la mondialisation sur les pauvres. Et je suis un ardent supporter de cette mode. Mais je penses qu’il est temps de regarder, d’un œil très critique, comment les pauvres ont de fait un impact bénéfique sur la mondialisation. Comment les pauvres soutiennent de fait une économie mondialisée. Comment les pauvres contribuent de fait à une économie globalisée.
 
Lors d’une de nos sessions dans les villages nous essayons d’expliquer cette économie mondialisée et ces flux monétaires complexes aux gens des tribus. Nous avions demandé aux gens d’apporter ce qu’ils utilisent pour se laver les dents le matin. L’un des plus vieux a ramené une brindille de neem, qu’il casse de l’arbre tous les matins pour se laver les dents et nous avions des jeunes gens qui ramenaient un tube de dentifrice Colgate. Et j’ai dit à ces jeunes gens : « Imaginez : à chaque fois que vous crachez le matin, quelqu’un gagne de l’argent en Amérique. La simple idée que dans un village tribal reculé, perdu dans les montagnes de l’Inde Méridionale, qu’un membre de tribu puisse contribuer à la création de richesse pour quelqu’un en Amérique ou n’importe où ailleurs, est proprement hallucinante.
 
Si nous suivions la piste d’un billet de 1000 roupies de son commencement sous forme de pur capital, nous le verrions descendre les échelons de l’économie, une part de plus en plus réduite étant utilisée comme capital jusqu’aux mains des Adivasi ou d’ouvriers journaliers où plus rien n’est capitalisé. L’effet « trickle-down » décrit très justement ce phénomène. Mais que l’argent remonte l’échelle, et une part de lus en plus large est consacrée au capital à mesure qu’on remonte l’échelle. Si il y a un effet « goutte-à-goutte », je doute qu’il y ait un effet geyser.
 
Voici donc ma troisième proposition : si nous sommes fermement décidé à en finir avec la pauvreté, ils nous faut poser un regard bien plus critique sur la nature et le mouvement de l’argent. Il nous faut changer un système monétaire qui ne profite clairement plus qu’à quelques un – et eux-mêmes de moins en moins nombreux.
 
En cherchant des manières originales de résoudre les problèmes des gens, j’ai été confronté à deux écoles de pensée. Et il y a eu au cours des dernières années, de nombreux débats opposant ces deux écoles. La mondialisation contre la localisation. L’une concerne l’accès au marché et l’aide des personnes pauvres à accéder au marché mondial et l’autre bâtit des économies locales fortes. Y a-t-il contradiction ? Faut-il que ce soit l’un ou l’autre ? J’aime à croire que non. J’aime à croire qu’une manière efficace de renforcer l’économie locale consiste à la connecter à l’économie mondiale. Mais avec une nuance.
 
Le travail qu’a fait le NEF afin de stopper les fuites me paraît tout à fait brillant. C’était une expérience vraiment étrange que d’être en contact avec la NEF et de songer qu’à deux extrémités du globes nos travaillions sur des concepts quasiment identiques. Nous avons conçu un jeu à partir de la métaphore du panier percé de la NEF. Les gens y tâchaient de remplir un panier percé pour s’apercevoir qu’ils ne le pouvaient pas. Parce que l’eau s’écoule du panier plus vite qu’ils ne peuvent le remplir. Et la première solution qu’ils trouvent est de boucher les trous du panier et alors évidemment le panier se rempli. Et le premier groupe à avoir rempli son panier est triomphant et se déclare alors vainqueur. Mais si vous pensez en termes d’économie locale, un panier dont tous les trous sont bouchés signifie que vous ne vous êtes pas nourri, habillé, que vous n’ayez rien fait pour n’avoir pas dépensé un sou. Vous n’avez fait que le retenir, et cela démontre l’impossibilité de boucher tous les trous. L’argent Va s’écouler. Aussi l’étape suivante consiste-t-elle à relier les différents paniers entre eux avec de petits tuyaux. Quelque chose de très intéressant arrive alors. Tous les paniers se remplissent très rapidement et ne se vident jamais. Parce qu’au moment ou un panier commence à se vider l’eau afflue d’un autre panier et il se rempli à nouveau. En gardant l’argent en circulation entre économies locales ont peut enclencher un cercle vertueux renforçant une économie locale en la reliant à d’autres économies locales.
 
Alors pour moi la globalisation n’est pas un flux d’argent venant d’en haut, sur lequel on aurait aucun contrôle, mais plus un flux d’argent latéral, sur lequel nous avons un contrôle qui s’accroît de manière significative. Aussi à tous les gens qui font campagne en faveur du Commerce Équitable, je dis, le Commerce Équitable n’est pas une question de marché, c’est une question de pouvoir et de contrôle dans et du marché. Et pas seulement de détermination des prix du marché, mais de pouvoir et de contrôle dans la détermination des termes de l’échange, et pour déterminer comment les bénéfices du commerce seront redistribués. Ça ne suffit pas de bricoler avec les mécaniques du commerce, nous avons besoin de structures radicalement nouvelles par lesquelles commercer.
 
Alors pour moi, le débat entre accès au marché et localisation est un faux débat. Le local n’est pas une échelle géographique. Le local ce n’est pas une petite communauté, repliée dans un petit village, luttant pour produire tout ce dont elle a besoin dans un rayon de quelques kilomètres. Je pense que nous vivons dans un monde bien trop sophistiqué, bien trop complexe pour permettre une telle chose. Aussi j’aimerais redéfinir ce que nous entendons par le local. Pour moi le local c’est relier certaines communautés partageant certains principes fondamentaux.
 
J’en arrive donc à ma quatrième proposition : l’augmentation marginale du prix reçu par la production pour son travail ne changera pas son économie de manière significative, elle ne corrigera pas d’elle-même les faiblesses et les injustices fondamentales de l’économie mondialisée qui est la notre. Le défi pour nous est de créer une nouvelle structure qui soit radicalement différente et reliera les communautés de consommateurs et de producteurs pour leur permettre d’opérer leur commerce et leurs échanges d’une manière différente de celle du marché classique. Une structure qui pourra avoir pour pierre d’angle la justice et l’équité plutôt que le profit illimité. Une structure qui ne mesure pas le succès d’une économie par la seule quantité de profits générés, mais par l’équité dans la redistribution de ces profits.
 
Je ne suis pas plus économiste que théoricien. J’aime faire les choses ; j’aime faire en sorte que les choses fonctionnent et essayer de comprendre les théories et les concepts à partir de cet effort. J’aimerais à ce stade décrire nos efforts pour mettre concrètement en œuvre les propositions que j’ai exposées devant vous aujourd’hui. Il s’agit d’une initiative appelée Just Change.
 
Pour vous expliquer ce qu’est Just Change il me faut vous parler du travail que nous avons accompli dans les Nilgiri. Nous avons commencé à travailler avec les familles indigènes de cette région qui avaient perdu le contrôle de leurs terres. Ils ont fini par devenir ouvriers sur les terres qui leur avaient autrefois appartenu. Nombre d’entre eux étaient des travailleurs gagés – une variante du travail forcé. Notre analyse de la situation et de ce qui devait être fait pour y remédier nous a clairement démontré que la terre était le cœur de l’économie. S’ils voulaient peser sur cette économie locale, s’ils voulaient changer cette économie, il leur fallait reprendre leur terre. Et nous avons aidé les Adivasis a s’organiser et à lancer une Campagne pour le Droit Tribal à la Terre massive – une campagne pour réclamer les terres de la tribu. Fort heureusement cette campagne a été un succès, et un succès très significatif.
 
Mais une fois que les gens ont eu la terre nous nous sommes retrouvé face à un autre problème. Q’allaient-ils faire avec ? Ces gens ne peuvent même pas se payer ne serait-ce qu’une journée de leur propre travail. Nous avons alors réalisé que la meilleure chose a faire était de cultiver la terre. Nous avons décidé de planter du thé. Je ne vais pas rentrer dans le détail du pourquoi de ce choix du thé, ce qui est une autre histoire, fort intéressante. Permettez moi seulement de préciser que la terre n’était jusque là cultivée que par de grands propriétaires terriens ou par des multinationales. Et la simple idée de travailleurs agricoles Adivasis sous-payés se lançant dans leur propre plantation de thé n’était pas seulement économiquement, mais aussi socialement et politiquement, considérée comme impossible. Et cela a été pour nous une raison majeure de la plantation du thé, plus encore que les raisons économiques. Nous avons obtenu un grand succès dans ce projet de plantation de thé. Les conditions tant économiques, que politiques et sociales s’en sont trouvées changées. Mais un de nos collègues a remis ce succès en cause et dit : nous les avons fait passer du salariat à une économie mondialisée. Et par ce processus nous les avons rendu plus vulnérables qu’ils ne l’ont jamais été. Parce que lorsqu’ils étaient des salariés, si un propriétaire terrien ne leur offrait pas un salaire décent, nous pouvions réunir quelques centaines de travailleurs pour aller l’attraper par le col et exiger un salaire équitable. Mais lorsque les cours du thé s’effondrent comme ils l’ont fait ces dernières années, quel col veux-tu chopper ? C’est qui cette loi du marché ? Où vas-tu aller protester ? Où vas-tu essayer de changer les choses ?
 
Et nous avons donc commencé à chercher des moyens de sécuriser l’économie de ces indigènes. Et ça nous a amené au mouvement du commerce équitable. Nous en sommes venus à entrer en contact avec une association allemande appelée « Gepa », qui a commencé à nous acheter notre thé à un tarif plus élevé. Il y a quelques années un groupe d’Adivasis est finalement venu en Allemagne. Et ils sont entrés dans un magasin One World ou notre thé était vendu, et on a vu leur thé sur les étagères, avec le nom de leur organisation, une photo de leur village, et d’un des leur. Ils étaient stupéfaits. Ils étaient aux anges. Ils ont alors entendu parler de gens solidaires et pleins de bonne volonté au point de se donner tant de mal pour acheter ce thé, et bien qu’ils n’aimaient pas forcément beaucoup ça, ils n’en revenaient pas qu’il puisse y avoir des gens aussi gentils dans ce monde. Et non seulement ils achetaient le thé, mais ils voulaient payer d’avantage pour ça. Ils en ont été d’autant plus intrigués. Et l’un d’entre eux, Bomman, a déclaré : «  Ce n’est pas juste. Ces gens sont nos amis, ils devraient avoir le thé pour moins cher, et pas le payer d’avantage. » Et Bomman a ainsi introduit un nouvel élément dans le concept du juste : le facteur relationnel. Il est possible de déterminer les tarifs sur des bases qui ne dépendant pas uniquement du marché mais aussi sur d’autres bases, comme celle des rapports humains. C’est ça le pouvoir sur le marché. Le pouvoir de décider du prix sur la base des valeurs qui vous intéressent.
 
Une autre histoire intéressante au sujet des relations humaines s’est déroulée en Angleterre lorsque six autre Adivasis sont venus y rencontrer différents groupes. Un de ces groupes était la Coopérative de Manchester et nous avons rencontré son P.D.G et les membres de son conseil d’administration. Lors de la réunion ils nous ont montré le thé qu’ils vendaient. Le paquet était rouge avec une jolie photo d’une femme sri lankaise cueillant le thé. Je suis sur que vous l’avez vu sur PG Tips et bien d’autres paquets encore : une femme portant un panier sur la tête et récoltant le thé. J’ai fait la remarque que certainement personne  de vivant n’est aujourd’hui capable de vous dire qui est cette femme, quel sont son nom, son histoire, et son Histoire. Mais si nous mettons un visage sur un paquet, nous pouvons tout vous dire sur cette personne. Car ce serait une personne tout à fait réelle et une personne que nous connaissons. Et quelqu’un de la Coopérative a jouté : «  vous savez ça fait vingt ans que j’achète ce thé et cette femme n’a pas pris une ride ». Ce qu’au bout du compte nous avons fait avec notre économie de marché dont nous sommes si fière, c’est de mettre les gens à l’écart du produit. Nos produits ont été complètement dépouillés de tout élément humain. Nos produits ont été déshumanisés. Nous avons donné à nos produits l’allure d’entités autonomes. Ils ont leur propre vie et leur propre lieu. Et ça n’a rien à voir avec les être humains.
 
Ce sont quelques uns des facteurs qui nous ont conduit à mettre Just Change sur pieds. L’objectif est de relier les producteurs, consommateurs et investisseurs en une chaîne coopérative où il puisse directement commercer les uns avec les autres. L’idée est née à/au Gudalur, en Inde Méridionale où nous avons échangé du thé avec un groupe de tailleurs contre des saris. Nous en avons tous les deux bénéficié. L’idée a pris une dimension internationale lorsqu’en 1994, sur une invitation du Charities Advisory Trust et du Directory of Social Change, ma femme Mari et moi sommes venus en Grande Bretagne porter un regard du Sud sur le travail communautaire tel qu’il se pratiquait au Royaume Uni. Nous sommes venus dans ce que l’on pourrait appeler les régions les plus défavorisées de Grande Bretagne. Easter House, Mancheser et Birmingham. Et ce que nous avons découvert, c’est que ces gens, vivant dans des logements sociaux, buvaient des quantités de thé phénoménales. Leur thé représentait une grosse dépense. Et ils payaient un prix sans rapport ave celui que nous percevions pour la vente du thé que nous cultivions. Et nous nous sommes demandé « ne pouvons nous donc pas envoyer directement notre thé à ces gens ? ». Et Michael Norton ici présent, a proposé le nom de Direct Links. Plus tard Joel Joffe, alors président d’Oxfam, m’a dit au cours d’un déjeuner, « Brillant ! Mais ça ne va pas marcher. » Et pourquoi ça ai-je demandé ? Il a dit « tu parles de deux communautés qui n’ont pas d’argent, tu es en pénurie d’argent. Tu vas avoir besoin d’argent parce que tu ne contrôles pas la chaîne du marché toute entière. Et vous aurez donc aussi besoin de quelqu’un ayant du capital. » Et c’est à ce moment qu’est venue ou qu’a grandi l’idée d’intégrer un investisseur, des gens dotés de capital, à la chaîne coopérative.
 
Laissez moi vous dire comment cela peut fonctionner, très brièvement. Et comment ça a marché très simplement. Il y a environ un an, nous avons importé au Royaume Uni près d’une tonne et demi de thé. Nous avons réussi à trouver un marchand de thé à Chesterfield et un centre de conditionnement qui ont accepté de faire parti de la coopérative et de mettre le thé en sachet pour nous. Il était alors destiné à cinq groupes communautaires qui le reconditionnaient s’ils le désiraient et le vendaient à leurs membres et à d’autres gens.
 
Dans l’économie de marché telle que nous la connaissons, même dans le Commerce Équitable, dès le premier contact un prix serait déterminé et nous perdrions la propriété de notre thé. Et dès lors le thé s’animerait de lui-même. Nous avons divorcé de ce thé. La propriété passe de nos mains à celle de quelqu’un d’autre. Et passant régulièrement de mains en mains, il finit dans une boite avec une belle image dessus. Et tout du long les prix changent eux aussi. Et à mesure que le thé parcoure la chaîne du marché, le prix se désolidarise peu à peu du coût de production et du paiement effectué au producteur. Ce prix que, vous consommateur, payez pour ce thé n’a aucun rapport avec celui que moi producteur j’ai perçu pour lui.
 
Imaginons un pot, là, en face de nous – un pot qui serait rempli d’argent par les investisseurs dont nous a parlé Joel Joffe. Malheureusement pour moi, en tant que producteur, lorsque je mets 1000 kilos de thé sur le marché. Je ne peux pas attendre six mois ou un an passant par de nombreux cycles de vie pour finalement atteindre la tasse de quelqu’un a Birmingham, Gloucester ou Manchester, puis que l’argent pour toutes ces tasses bues soit collecté puis me soit renvoyé. Je ne peux pas attendre si longtemps parce que je dois nourrir ma famille dès ce soir. C’est pourquoi je sors du pot une centaine de milliers de roupies. Je serais alors redevable d’une centaine de milliers de roupies au système qui me sera lui-même redevable d’un millier de kilos de thé. Les comptes ne sont pas bouclés, il n’y a pas eu transaction. C’est à la fin, lorsque le thé est vendu que nous connaissons sa vraie valeur. La valeur du thé qui m’aurait été payé dans le marché classique n’est pas sa vraie valeur. Ce serait sa valeur négociée – négociation qui dépend du pouvoir de l’acheteur et de la faiblesse du vendeur. La vraie valeur du thé c’est celle que le consommateur est prêt à payer. Ce que nous proposons c’est que nous, producteurs, ayons un part de ce prix réel. Pas du prix négocié en début ou en cours de chaîne. Sous forme de coopérative ou de collectif, nous en tant que producteurs, aux cotés des gens de Manchester, des gens d’Orissa, des gens de Gloucester, qui en tant que consommateurs achètent notre thé, serions conjointement propriétaires du surplus généré. Et il nous appartiendrait de décider comment redistribuer le surplus.
 
Qu’il me soit permis de faire une digression le temps d’une petite histoire. Les gens qui sont à l’origine de la première livraison de thé sont connus pour être considérés comme intouchables par les classes supérieures Hindoues. Parce qu’ils appartiennent à la communauté qui effectue toutes les tâches insalubres, le nettoyage des toilettes, l’enterrement des carcasses et ainsi de suite : totalement intouchables. La discrimination à leur endroit est terrible. Nous avons découvert qu’ils étaient aussi de grands consommateurs de thé. Et nous avons dit, pourquoi ne pas leur envoyer le thé ? Et il y a eu une réunion de notre tribu. Et nous leur avons demandé au cas où quelques profits seraient générés par cette transaction, comment ils devraient être redistribués ?  Combien leur reviendraient, combien nous reviendraient ? Là, il y avait deux cents personnes à cette réunion, elles se sont retournées et ont demandé, est-ce que vous êtes malades ? La situation de ces gens est tellement plus problématique que la notre, ils rencontrent des difficultés à tous les niveaux, pourquoi devrions nous prendre tous leurs profits. Et nous avions le prix de vente de notre thé. Nous recevions un prix juste. Si un surplus est généré, qu’ils le gardent. Logique de marché ? Pas du tout. Nous avons là un groupe de gens qui ont si peu de choses, mais qui peuvent maintenant user de leur pouvoir sur le marché pour déterminer ce qui est juste en termes de distribution et c’est ce que nous proposons à travers Just Change.
 
Pour conclure, si la mondialisation est nécessaire, et je pense qu’elle l’est, que ce soit au moins celle de notre choix. Que ce ne soit pas une mondialisation du capital. Que ce ne soit pas une mondialisation des riches. Que ce soit une mondialisation des peuples, une mondialisation des relations, une mondialisation des valeurs. Je crois que nous avons réellement besoin d’un monde mondialisé. Mais je ne crois pas que nous avons besoin d’une mondialisation non pas telle qu’en a parlé Gordon Brown ces derniers jours, mais d’une qui reliera les gens les plus pauvres de la planète avec d’autres gens pauvres et d’autres encore parmi les riches. Des gens qui croient qu’un monde est possible où ce ne seront pas toujours nous les pauvres. Aussi, je voudrais terminer en disant allons à la recherche d’une mondialisation de l’espoir, tournons notre regard et nos efforts vers une structure mondiale basée sur l’économie de la justice. »
 
 
 
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