En
français, vous trouverez traduis sur cette page (plus bas):
1.
‘Linking Hands’, un article de Stan et Mari Thekaekara paru dans la
rubrique ‘société’ du journal anglais The Guardian, le Mercredi 8 mars
2006.
2.
‘Vaincre le Système: Des Solutions Locales à la Crise de la
Mondialisation’, Stan Thekaekara. Le Discour Alternatif de Mansion
House, New Economics Foundation (N.E.F.)
12 Juin
2003
Site de la NEF (en anglais):
En
anglais,
Site de FESTA, The Foundation for the Economics of Sustainability (en
anglais):
Linking
Hands
‘Linking
Hands’ est un article de Stan Thekaekara* paru dans la rubrique
‘société’ du journal anglais The Guardian, le Mercredi 8 mars 2006.
Le
prix souvent élevé des produits du Commerce Equitable empêche les
consommateurs pauvres de venir en aide à des producteurs ballottés par
la loi du marché. Just Change espère désormais bénéficier aux deux
groupes. Stan Thekaekara s’explique.
Il
y a vingt ans de cela, ma femme Mari et moi-même, ainsi que quelques
autres, avons mis en place un petit groupe visant à aider la population
autochtone de la Vallée de Gudalur à revendiquer sa terre. Les
Adivasis, peuples indigènes des Monts Nilgiri d’Inde du Sud,
étaient
les « propriétaires » d’origine de la terre. Si ce
n’est
qu’ils n’ont jamais cru que la terre puisse appartenir à qui que ce
soit. La terre était pour eux comme l’air que nous respirons –
nous
ne le fabriquons pas, donc nous ne le possédons pas.
Mais
les gens venus après eux – le Gouvernement colonial, le Gouvernement
indien, les compagnies de thé et les fermiers avides de terres – ne
partageaient pas cette vision du monde. La terre était peu a peu
confisquée et les Adivasis mis à l’écart. Nous avons donc commencé à
les mobiliser pour former des organisations à l’échelle locale pour
revendiquer leurs terres.
Au
bout de quelques années d’une campagne fructueuse de revendication des
droits sur les terres, nous avons réalisé qu’à moins de cultiver la
terre, ils la perdraient de nouveau. Nous nous sommes donc lancés dans
une activité de développement, pour créer des plantations de thé. À peu
près un an plus tard, dans un village, six femmes, âgées toutes d’une
vingtaine d’années, moururent à l’accouchement – non du fait de
maladies, mais de malnutrition. C’était inacceptable. Nous avons donc
lancé un programme de santé social. Les Adivasis ont désormais leur
propre hôpital, un système de soins, une école et un système
d’éducation. Ils ont une plantation de thé et une société de commerce
de thé.
Leurs
conditions de vie se sont clairement améliorées. D’avantage d’enfants
vont à l’école, et les femmes ne meurent plus à l’accouchement.
Pourtant si vous considérez la part de la richesse qui est la leur,
elle s’est amoindrie. Tandis qu’ils procédaient par petits pas
incrémentaux, le reste du monde, et en particulier l’économie indienne,
a fait de grandes enjambées.
Nous
avons réalisé que l’économie mondiale changeait si rapidement que la
richesse ne procède plus de la production et du commerce des biens,
mais du commerce de services. Lorsque les cours du thé se sont
effondrés, le revenu mensuel d’une famille planteuse de thé a chuté
alors qu’elle devait déjà lutter pour joindre les deux bouts.
Il
y a quelques années à peine, si un propriétaire terrien ne leur payait
pas le salaire minimum vital, ce n’était pas difficile de mobiliser
deux cents familles pour aller chez lui et exiger le paiement. Mais
aujourd’hui, lorsque la vente de thé ne rapporte pas assez d’argent
pour acheter le riz du repas du soir, on leur explique que ce sont les
« forces du marché » -- la libéralisation et la globalisation.
En
1991, nous sommes tombés pour la première fois et par hasard sur ce que
l’on appelle maintenant le commerce équitable, sous la forme d’un
groupe allemand. Le concept nous a enchanté. Arrivait enfin, pensions
nous, des réponses au problème de la « justice ». Le
“Fair
Trade no Aid” (Pour un Commerce Equitable, pas la Charité) nous
semblait révolutionnaire. Nous en avons vite découvert les limites.
La
loi du marché
Le
volume global de thé commercialisé sous la bannière du commerce
équitable était tout petit, pas assez grand pour avoir un impact
sérieux. Le commerce équitable, nous l’avons découvert, était tout
autant sujet aux forces du marché que le commerce conventionnel, et
payer un prix en sus, au dessus de celui du marché lorsque
celui-ci s’effondrait, n’était pas suffisant.
Tout
cela a pris sens en 1994. Nous nous trouvions alors au Royaume-Uni pour
effectuer une étude sur la pauvreté en Grande-Bretagne. Nous avons été
étonnés de trouver les habitants des résidences d’Easterhouse (un
quartier pauvre de Glasgow, ndt)
buvant du thé en quantité, mais ne pouvant s’offrir de thé ‘équitable’,
à cause de son prix. De même en 1997, un groupe d’Adivasis visitant
l’Allemagne ont eux aussi été horrifiés de découvrir leurs amis
Allemands payant « plus » pour notre thé.
« Ce sont nos
amis – ils devraient payer moins, pas plus cher » a protesté
Bomman, du groupe Adivasis. Voilà qui nous a donné à réfléchir.
“L’équité” était fondée sur la charité d’occidentaux bienséants, mais
ne changeait rien aux rapports de force entre travail et capital.
Le
commerce n’était pas juste en Inde non plus. Lorsque les Adivasis ont
vu quelle était la condition des femmes Dalits (la caste des
« intouchables »), qui lavent les toilettes dans des
conditions malsaines de nuit comme de jour, ils ont dit :
« Ces gens vivent dans des conditions pires que les nôtres.
Laissons les conserver les profits. Le fait de pouvoir vendre notre
récolte à un prix équitable est bien assez pour nous. » De
même,
les femmes du Kérala, en Inde du Sud, voyant les Adivasis cueillir le
thé sous une pluie battante et dans le froid et la brume des
hautes-terres ont été touchées : « Leur travail est
tellement
difficile » ont-elles dit. « Nous devons acheter ce
thé et
faire passer le mot ».
Nous
nous retrouvions donc avec, aux extrémités du spectre du marché, des
communautés, “riches” et “pauvres”, en Inde et au Royaume-Uni, sujettes
à des forces qu’elles ne contrôlent pas. Nous avons demandé :
« Pourquoi ne pas faire le lien entre ces
groupes ? ».
Ainsi est né ‘Just Change’, une nouvelle manière de commercer entre
communautés.
Voici
comment cela fonctionne : la ‘Just Change India Producer
Company’
fait du commerce de thé, de riz, de poivre, d’huile noix de coco et de
savon entre les fermiers d’Orissa, les Adivasis du Tamil Naidu et les
femmes des unions de crédit du Kerala. Bien d’autres groupes
communautaires sont en passe de devenir membres à travers le pays.
Les
femmes, qui en Inde sont celles qui achètent pour la plupart la
nourriture, sont ravies de faire des économies substantielles sur leur
budget – en particulier pour le riz, qui est la nourriture de base.
Elles ont également découvert que les commerçants les avaient
escroquées sur le poids, ce qui signifiait moins de riz dans les
assiettes des enfants. Elles sont furieuses et déterminées à ne jamais
revenir en arrière.
Prendre
le contrôle
Du
côté britannique, les écoliers du Roseberry Sports and Community
College de Durham ont monté un projet commercial scolaire de vente de
thé des Adivasis de Gudalur. À Manchester, notre thé est spécialement
recommandé par la cooperative Unicorn. Il est aussi vendu dans d’autres
magasins, comme 8th Day, Out of this World et Sound Bites. Le magazine
New Internationalist et les catalogues d’Amnesty International
prévoient de distribuer le thé Just Change. Enfin, des groupes de
volontaires se sont engagés pour nous à travers le Royaume Uni. Pendant
ce temps en Inde, il est envoyé à des communautés dans différentes
parties du pays, et ensemble nous commençons à prendre le contrôle de
la manière dont l’argent afflue dans et hors de notre économie.
Notre
échec a été de ne pas avoir intégré les communautés de départ
d’Easterhouse, Matson, Gloucestern et Middlesbrough. Cela nous
contrarie car notre souhait le plus vif est de voir des lien de
communauté à communauté se mettrent en place. Nous avons besoin
d’organisateurs au Royaume-Uni, qui soient solidement ancrés dans une
communauté et animés par l’idée de l’emmener plus loin. Pour commencer,
ils paieraient leur thé moins cher et créeraient quelques emplois. Mais
plus important encore, ils réaliseraient qu’eux et nous pouvons,
ensemble, faire partie d’une communauté déterminée à se globaliser à la
base (‘grassroots’). Il s’agit de « Just Change the
world ».
Si
nous avons appris quelque chose sur le Développement, pendant ces
trente dernières années, c’est que le monde a rapidement et
radicalement changé, et que les solutions d’hier ne sont pas les
réponses de demain. Nos solutions doivent rester en phase avec les
changements qui interviennent autour de nous.
Le
défi pour nous, est de nous mondialiser. Nous avons grandit sous le mot
d’ordre « penser globalement, agir localement ». Moi
je dis
que nous devons penser local et agir au niveau global. Les facteurs qui
génèrent la pauvreté n’ont plus rien de local. Ils ne sont pas
visibles, ce sont les mouvements de capitaux, la voie par laquelle le
marché agit. À moins de trouver une parade globale, je ne pense pas que
l’on puisse apporter un changement de fond.
Nous
devons créer un réseau, non pas de puissants –celui-là existe depuis
des siècles – et pas non plus d’impuissants, mais un réseau qui
transcende les classes, les nations, les religions, les couleurs, pour
réunir des gens qui croient vraiment qu’un monde juste est possible. Le
jour qui verra émerger un système économique et une activité qui ne
profite pas aux détenteurs du capital mais à la société toute entière
sera celui de l’avènement d’une société juste et équitable.
Vaincre
le Système: solutions locales à la crise de la mondialisation
Le
Discour Alternatif de Mansion House, New Economics Foundation (N.E.F.)
2003
Salon
de Londres, Mairie, le 12 juin
Site
de la NEF (en anglais):
‘Vaincre
le Système: Des Solutions Locales à la Crise de la Mondialisation’
Par
Stan Thekaekara
Stan
Thekaekara a énormément travaillé avec des groupes tribaux indiens.
C’est d’abord via le Mouvement des Étudiants qu’il s’est attelé à ce
travail, lorsqu’il est parti vivre au village tribal de Binhar. Il a
alors passé plusieurs années consécutives à travailler à la fois à
Binhar et dans les Nilgiris de l’Inde Méridionale.
En 1986 Stan et son épouse Mari ont mis sur pieds ACCORD – une ONG
indienne destinée à aider les Indiens dans la revendication de leurs
terres. Stan a été invité en 1994 par le Charities Advisory Trust et le
Directory of Social Change à venir offrir un regard qui soit celui des
Sud sur le travail des ONG britanniques.
Il
a également développé l’idée du Just Change – laquelle dépasse le
simple commerce équitable en supprimant l’intermédiaire pour permettre
des échanges directs de communautés entres elles. Stan est un trustee
d’Oxfam UK.
« En
entrant dans cette pièce, je me suis demandé ce que je faisais là. Je
suis plus habitué à m’assoire au pied d’un manguier dans un village
reculé pour m’adresser à une tribu. Aussi à me tenir ici devant vous,
je me demande si ce n’est pas un peu présomptueux d’être le Ministre de
l’Alternatif du jour. Parce que je ne suis pas économiste. Mais, il
paraît que Gordon Brown non plus.
Et
tandis que lui peut sans doute compter sur une armée de domestiques en
civil, de bureaucrates et de chercheurs qui s’efforcent d’extirper des
informations du cyberespace, et traitant des masses de chiffres en tous
genres, qu’il régurgitera savamment d’ici quelques semaines, c’est,
moi, sur une expérience de trente ans à travailler avec des gens parmi
les plus pauvres d’Inde, les communautés Adivasi ou indigènes, que je
peux compter. Je peux compter sur une expérience de l’économie qui,
j’en suis sur, est très différente de celle de Gordon Brown. Alors
qu’il essaye de boucler le budget d’une nation, eux luttent pour
grappiller assez d’argent et ainsi acheter suffisamment de riz pour
s’assurer que leurs enfants ne vont pas au lit la faim au ventre. Aussi
mon propos s’inscrit-il dans une toute autre perspective. Il ne sera
pas celui de qui s’assied au sommet de l’agrégat économique mais de
ceux qui en sont à la base. De ce que l’économie est pour eux et de
leur lutte pour atteindre, et vivre, une vie dans la dignité humaine.
C’est de leur point de vue que je m’exprime aujourd’hui. Et je ne
parlerais pas de l’économie de la richesse et du capital. Je parlerais
d’économie de la justice. Et j’espères qu’au terme de cette journée,
nous repartirons avec le sentiment d’avoir entendu parlé d’une économie
de l’espoir.
C’est
donc dans cette perspective que je viens ici. Lorsque je parle à des
gens qui sont au bas de l’agrégat, autour du manguier dans un village
tribal, nous tournons notre regard vers l’économie mondiale et tâchons
de comprendre comment elle agit sur nous, pourquoi en dépit de nos
efforts, et de longues heures épuisantes d’un travail harassant chaque
jour, nous restons pauvres. Lorsque je lutte avec les Adivasis pour
comprendre les causes de leur pauvreté, beaucoup de choses me déroutent.
Une
de ces choses qui m’a toujours dépassé, en particulier lorsque je viens
au Royaume Uni ou en Allemagne et participe à des débats comme
aujourd’hui, c’est la manière dont les nouveaux systèmes économiques et
de capitaux mondiaux sont obsédés par la croissance économique. Tout le
monde parle de la croissance comme de quelque chose qui ne serait pas
seulement souhaitable, mais inévitable. Sans une croissance continue
nous serions perdus. C’est avancé comme un fait naturel établi. Que le
moindre être humain, que toute société aspire à la croissance. Même
ceux qui se sentent concernés et travaillent avec les défavorisés sont
amenés et tendent à croire que la croissance est inévitable et que
notre tâche consiste à nous assurer qu’il y ait de l’équité et de la
justice dans cette croissance. Et notre slogan est devenu :
« l’équité dans la croissance ».
J’aimerais
remettre en cause tout cela. Parce que ma propre expérience, après être
allé au contact des communautés dans différentes parties du monde, que
la croyance n’est pas toujours souhaitable et définitivement pas
inévitable.
Je
suis retourné au village où j’ai commencé mes premiers travaux au début
des années soixante-dix. J’y suis retourné vingt-quatre ans plus tard
pour le retrouver inchangé – pas un seul bâtiment en plus de ceux déjà
là. Pas un bâtiment, pas une hutte ne s’était agrandie. Pas une once de
terre qu’ils ne possédaient déjà. Personne n’avait de réfrigérateur, de
voiture ou de télévision. Le village était resté exactement le même que
vingt-quatre ans auparavant. Et je tiens d’une expérience acquise dans
différentes parties du monde, que ce village n’avait rien
d’exceptionnel. Les économies des indigènes et de nombreuses
communautés rurales partout dans le monde ne sont pas basées sur la
croissance.
Aussi
le présupposé selon lequel la croissance est inévitable est-il, je
pense, le présupposé d’une économie industrialisée. La croissance est
absolument indispensable à une économie industrialisée. Car si les gens
ne consomment pas d’avantage, l’économie ne travaille pas. Donc, vous
avez besoin de croissance. C’est absolument nécessaire à une économie
de capitaux. Et c’est une manière brillante de légitimer le
consumérisme. C’est une manière brillante de légitimer l’accroissement
sans entrave des revenus. L’un des premiers discours de Mansion House
renvoie à la possibilité de fixer un plafond aux revenus. Pas un
salaire minimum, mais un salaire maximum. Mais tant que nous acceptons
le model de croissance un tel plafond de revenus ne saurait arriver
puisque militant contre la croissance.
Mais
les économistes traditionnels nous diront que sans croissance nous
devrons faire face à une pauvreté sans nom. Mon problème ce n’est pas
la croissance. Mon problème c’est le moteur de notre économie. Nous
sommes obsédés par la croissance au nom de la croissance. Et le fait
que notre PIB augmente ; que nous ayons une croissance du
consumérisme semble être la raison suffisante de notre économie.
J’aimerais
aujourd’hui faire l’exposé d’un point de vue un peu différent sur
l’inéluctabilité d’une économie dominée par la croissance. Non pas dans
la perspective de ceux qui sont au sommet de l’agrégat et qui ont
bénéficié de la croissance mais dans la perspective des gens qui sont
au bas de cet amas et ont été mis hors circuit et ignorés au moment de
la distribution des fruits de cette croissance. Dans un model de
croissance la préoccupation première est la recherche, la création,
l’acquisition, l’accumulation et la mise en réserve de richesse. La
distribution de cette richesse devient secondaire.
Est-il
donc si difficile de comprendre alors pourquoi, alors même que nous
avons tant de croissance, la pauvreté persiste et
même s’aggrave ?
Est-il alors si difficile de comprendre pourquoi, en dépit de décennies
d’actions locales, nationales et mondiales, les pauvres restent
pauvres ?
Ce
que j’aimerais poser aujourd’hui devant vous, c’est la possibilité
d’une économie qui soit concentrée sur le bien commun ou le bien être
commun comme principe premier de l’activité. Car à l’instant où vous
vous concentrez sur le bien commun, le facteur clé à partir duquel se
mesure la réussite de l’économie est celui de la redistribution. Nous
ne jugerons alors plus notre économie à la mesure du PIB mais à la
manière équitable ou non dont la richesse est redistribuée. L’équité
devient alors le principe premier.
Aussi
j’aimerais vous proposer la possibilité d’un monde où la croissance
n’est pas inévitable mais où l’équité l’est. Et si l’équité demande de
la croissance alors très bien. MAIS seulement dans cet ordre et jamais
dans l’autre.
Ceci
m’amène à une deuxième chose qui a toujours plus dérouté les Adivasis
qu’elle ne m’a dérouté moi-même. Et c’est la notion de richesse. Il y a
quelques années, nous avons procédé à un grand exercice où les villages
de notre communauté discutaient de leur avenir et de savoir où nous en
étions et où nous cela pouvait nous mener. Dans ce cadre, une des
questions posées était « qu’est-ce qu’est pour vous la
richesse ? » Qu’entendent-ils par le mot
richesse ? Les réponses que nous avons reçues étaient
impressionnantes. « Nos enfants, notre forêt, notre culture,
notre
langage, notre unité, notre partage » et ainsi de suite.
Chacun
des 167 villages que nous avons interrogé nous ont donné la même
réponse. Et pas un seul n’a mentionné l’argent.
Je
crois qu’il y a une formidable leçon à tirer des termes que nous
évaluons ici. Un précédent discours alternatif de Mansion House
mentionnait le fait que « on a tendance à ne pas faire grand
cas
de ce qu’on ne mesurez pas ». Et parce que nous ne mesurons
pas le
capital social, parce que nous ne mesurons pas l’éducation des enfants,
nous n’en faisons pas grand cas. Alors si vous voulez, il y a l’école
économique alternative, où les gens débattent de moyens de les mesurer.
Mais une fois encore, dans une perspective tribale ou indigène, les
gens n’ont pas besoin de mesurer ce qu’ils connaissent. Les gens ne
mesurent pas ce dont ils font l’expérience. Ils n’ont pas besoin de
mesurer ce à quoi ils donnent de la valeur. Et une fois de plus, ce
concept d’une richesse qui ne se rapporte pas à l’argent, mais à ce qui
fait l’équilibre de la société, ce qui fait que la société fonctionne,
est encore une vue de la base. Mais nous sommes d’une société qui s’est
engagée trop loin sur la route en pente d’une économie monétisée, trop
loin sur cette route où tout doit être compté et mesuré. Il nous est
devenu trop difficile d’offrir de l’attention aux seules choses qui
font de nous des êtres humains.
Ce
qui m’amène à une troisième chose qui m’a dépassé toutes ces années, et
qui tient à la nature de l’argent. Lorsque nous avons essayé de
soutenir les Adivasis dans la prise de contrôle de leur économie
locale, j’ai découvert que l’argent occupe un rôle différent selon les
mains dans lesquelles il se trouve. Dans les mains des Adivasis ou de
toute autre personne pauvre, il n’est jamais
« investi » mais
toujours « dépensé » pour satisfaire les besoins
indispensables du quotidien. Mais au moment où l’argent quitte leurs
mains il commence à opérer en tant que capital.
Dans
une étude récente, nous avons découvert que les 2 500 familles
tribales avec qui nous travaillons injectent 70 millions de roupies
soit 1 million de livres dans l’économie chaque année. Mais à la fin de
l’année ces familles n’ont rien, absolument rien, qui rende compte de
cet énorme montant de richesse qu’elles ont injecté dans l’économie.
Ils l’ont pas la capacité de « l’investir », il n’en
ressort
pas plus d’argent pour eux, et ils sont incapable de d’en utiliser une
partie comme capital. Mais considérez la personne qui se trouve juste
un rang au-dessus d’eux sur l’échelle économique, celui qui reçoit leur
argent, et vous voyez que ce même argent, dans les mains de cette
personne, a déjà commencé à travailler comme capital. Vous voyez que
cette personne bénéficie manifestement de l’économie capitaliste.
Permettez
moi d’être plus simple et plus clair. Sur un bon jour, en pleine saison
agricole, un membre de tribu peut gagner 100 roupies à la cueillette du
café ou du poivre. Ils vont au magasin le soir pour acheter du riz et
d’autres choses nécessaires au repas du soir. L’argent arrive dans une
main et en l’espace d’une demi-heure elle l’a quittée pour passer dans
celle du commerçant local. Comme un plaisantin de la tribu l’a
remarqué : « nous sommes les coursiers de
l’argent, les
facteurs de l’argent ».Il ne nous appartient pas. Mais le
commerçant qui reçoit les cent roupies n’en dépense pas tout. Il
dépense peut être dix roupies pour ses besoins, mais les quatre vingt
dix restant sont « investies » dans l’achat de riz et
d’autres marchandises. Cet argent fait de l’argent pour lui.
Nous
sommes invités à penser que l’effondrement de l’économie socialiste est
un triomphe de l’économie capitaliste. Que désormais, les gens du monde
entier participent à l’économie capitaliste dans la joie et
l’enthousiasme. Bush est dans sa Maison Blanche, il y a plein d’argent
à la Banque Mondiale, le marché boursier est en plein boom, et les
capitaux volent sans entrave d’un coin de la planète à l’autre. Tout
irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ?
Ne
nous berçons pas d’illusions en nous figurant que tout le monde est
heureux de participer à cette économie capitaliste planétaire. N’allons
pas nous persuader que tout le monde peut désormais titrer profit de
cette économie de marché capitaliste et mondialisée libérée (quel usage
insidieux du terme). La majorité des gens pauvres dans le monde, ne
peuvent pas participer à cette économie d’une manière qui leur soit
profitable. Ils ne peuvent pas participer à l’économie capitaliste pour
la simple raison qu’ils ne possèdent aucun capital. Mais c’est sur eux
que repose toute cette économie, car ce sont eux qui assurent la
circulation de l’argent sans qu’un centime leur reste dans la main. Il
est très en vogue de parler des effets négatifs de la mondialisation
sur les pauvres. Et je suis un ardent supporter de cette mode. Mais je
penses qu’il est temps de regarder, d’un œil très critique, comment les
pauvres ont de fait un impact bénéfique sur la mondialisation. Comment
les pauvres soutiennent de fait une économie mondialisée. Comment les
pauvres contribuent de fait à une économie globalisée.
Lors
d’une de nos sessions dans les villages nous essayons d’expliquer cette
économie mondialisée et ces flux monétaires complexes aux gens des
tribus. Nous avions demandé aux gens d’apporter ce qu’ils utilisent
pour se laver les dents le matin. L’un des plus vieux a ramené une
brindille de neem, qu’il casse de l’arbre tous les matins pour se laver
les dents et nous avions des jeunes gens qui ramenaient un tube de
dentifrice Colgate. Et j’ai dit à ces jeunes gens :
« Imaginez : à chaque fois que vous crachez le matin,
quelqu’un gagne de l’argent en Amérique. La simple idée que dans un
village tribal reculé, perdu dans les montagnes de l’Inde Méridionale,
qu’un membre de tribu puisse contribuer à la création de richesse pour
quelqu’un en Amérique ou n’importe où ailleurs, est proprement
hallucinante.
Si
nous suivions la piste d’un billet de 1000 roupies de son commencement
sous forme de pur capital, nous le verrions descendre les échelons de
l’économie, une part de plus en plus réduite étant utilisée comme
capital jusqu’aux mains des Adivasi ou d’ouvriers journaliers où plus
rien n’est capitalisé. L’effet « trickle-down »
décrit très
justement ce phénomène. Mais que l’argent remonte l’échelle, et une
part de lus en plus large est consacrée au capital à mesure qu’on
remonte l’échelle. Si il y a un effet
« goutte-à-goutte », je
doute qu’il y ait un effet geyser.
Voici
donc ma troisième proposition : si nous sommes fermement
décidé à
en finir avec la pauvreté, ils nous faut poser un regard bien plus
critique sur la nature et le mouvement de l’argent. Il nous faut
changer un système monétaire qui ne profite clairement plus qu’à
quelques un – et eux-mêmes de moins en moins nombreux.
En
cherchant des manières originales de résoudre les problèmes des gens,
j’ai été confronté à deux écoles de pensée. Et il y a eu au cours des
dernières années, de nombreux débats opposant ces deux écoles. La
mondialisation contre la localisation. L’une concerne l’accès au marché
et l’aide des personnes pauvres à accéder au marché mondial et l’autre
bâtit des économies locales fortes. Y a-t-il contradiction ?
Faut-il que ce soit l’un ou l’autre ? J’aime à croire que non.
J’aime à croire qu’une manière efficace de renforcer l’économie locale
consiste à la connecter à l’économie mondiale. Mais avec une nuance.
Le
travail qu’a fait le NEF afin de stopper les fuites me paraît tout à
fait brillant. C’était une expérience vraiment étrange que d’être en
contact avec la NEF et de songer qu’à deux extrémités du globes nos
travaillions sur des concepts quasiment identiques. Nous avons conçu un
jeu à partir de la métaphore du panier percé de la NEF. Les gens y
tâchaient de remplir un panier percé pour s’apercevoir qu’ils ne le
pouvaient pas. Parce que l’eau s’écoule du panier plus vite qu’ils ne
peuvent le remplir. Et la première solution qu’ils trouvent est de
boucher les trous du panier et alors évidemment le panier se rempli. Et
le premier groupe à avoir rempli son panier est triomphant et se
déclare alors vainqueur. Mais si vous pensez en termes d’économie
locale, un panier dont tous les trous sont bouchés signifie que vous ne
vous êtes pas nourri, habillé, que vous n’ayez rien fait pour n’avoir
pas dépensé un sou. Vous n’avez fait que le retenir, et cela démontre
l’impossibilité de boucher tous les trous. L’argent Va s’écouler. Aussi
l’étape suivante consiste-t-elle à relier les différents paniers entre
eux avec de petits tuyaux. Quelque chose de très intéressant arrive
alors. Tous les paniers se remplissent très rapidement et ne se vident
jamais. Parce qu’au moment ou un panier commence à se vider l’eau
afflue d’un autre panier et il se rempli à nouveau. En gardant l’argent
en circulation entre économies locales ont peut enclencher un cercle
vertueux renforçant une économie locale en la reliant à d’autres
économies locales.
Alors
pour moi la globalisation n’est pas un flux d’argent venant d’en haut,
sur lequel on aurait aucun contrôle, mais plus un flux d’argent
latéral, sur lequel nous avons un contrôle qui s’accroît de manière
significative. Aussi à tous les gens qui font campagne en faveur du
Commerce Équitable, je dis, le Commerce Équitable n’est pas une
question de marché, c’est une question de pouvoir et de contrôle dans
et du marché. Et pas seulement de détermination des prix du marché,
mais de pouvoir et de contrôle dans la détermination des termes de
l’échange, et pour déterminer comment les bénéfices du commerce seront
redistribués. Ça ne suffit pas de bricoler avec les mécaniques du
commerce, nous avons besoin de structures radicalement nouvelles par
lesquelles commercer.
Alors
pour moi, le débat entre accès au marché et localisation est un faux
débat. Le local n’est pas une échelle géographique. Le local ce n’est
pas une petite communauté, repliée dans un petit village, luttant pour
produire tout ce dont elle a besoin dans un rayon de quelques
kilomètres. Je pense que nous vivons dans un monde bien trop
sophistiqué, bien trop complexe pour permettre une telle chose. Aussi
j’aimerais redéfinir ce que nous entendons par le local. Pour moi le
local c’est relier certaines communautés partageant certains principes
fondamentaux.
J’en
arrive donc à ma quatrième proposition : l’augmentation
marginale
du prix reçu par la production pour son travail ne changera pas son
économie de manière significative, elle ne corrigera pas d’elle-même
les faiblesses et les injustices fondamentales de l’économie
mondialisée qui est la notre. Le défi pour nous est de créer une
nouvelle structure qui soit radicalement différente et reliera les
communautés de consommateurs et de producteurs pour leur permettre
d’opérer leur commerce et leurs échanges d’une manière différente de
celle du marché classique. Une structure qui pourra avoir pour pierre
d’angle la justice et l’équité plutôt que le profit illimité. Une
structure qui ne mesure pas le succès d’une économie par la seule
quantité de profits générés, mais par l’équité dans la redistribution
de ces profits.
Je
ne suis pas plus économiste que théoricien. J’aime faire les
choses ; j’aime faire en sorte que les choses fonctionnent et
essayer de comprendre les théories et les concepts à partir de cet
effort. J’aimerais à ce stade décrire nos efforts pour mettre
concrètement en œuvre les propositions que j’ai exposées devant vous
aujourd’hui. Il s’agit d’une initiative appelée Just Change.
Pour
vous expliquer ce qu’est Just Change il me faut vous parler du travail
que nous avons accompli dans les Nilgiri. Nous avons commencé à
travailler avec les familles indigènes de cette région qui avaient
perdu le contrôle de leurs terres. Ils ont fini par devenir ouvriers
sur les terres qui leur avaient autrefois appartenu. Nombre d’entre eux
étaient des travailleurs gagés – une variante du travail forcé. Notre
analyse de la situation et de ce qui devait être fait pour y remédier
nous a clairement démontré que la terre était le cœur de l’économie.
S’ils voulaient peser sur cette économie locale, s’ils voulaient
changer cette économie, il leur fallait reprendre leur terre. Et nous
avons aidé les Adivasis a s’organiser et à lancer une Campagne pour le
Droit Tribal à la Terre massive – une campagne pour réclamer les terres
de la tribu. Fort heureusement cette campagne a été un succès, et un
succès très significatif.
Mais
une fois que les gens ont eu la terre nous nous sommes retrouvé face à
un autre problème. Q’allaient-ils faire avec ? Ces gens ne
peuvent
même pas se payer ne serait-ce qu’une journée de leur propre travail.
Nous avons alors réalisé que la meilleure chose a faire était de
cultiver la terre. Nous avons décidé de planter du thé. Je ne vais pas
rentrer dans le détail du pourquoi de ce choix du thé, ce qui est une
autre histoire, fort intéressante. Permettez moi seulement de préciser
que la terre n’était jusque là cultivée que par de grands propriétaires
terriens ou par des multinationales. Et la simple idée de travailleurs
agricoles Adivasis sous-payés se lançant dans leur propre plantation de
thé n’était pas seulement économiquement, mais aussi socialement et
politiquement, considérée comme impossible. Et cela a été pour nous une
raison majeure de la plantation du thé, plus encore que les raisons
économiques. Nous avons obtenu un grand succès dans ce projet de
plantation de thé. Les conditions tant économiques, que politiques et
sociales s’en sont trouvées changées. Mais un de nos collègues a remis
ce succès en cause et dit : nous les avons fait passer du
salariat
à une économie mondialisée. Et par ce processus nous les avons rendu
plus vulnérables qu’ils ne l’ont jamais été. Parce que lorsqu’ils
étaient des salariés, si un propriétaire terrien ne leur offrait pas un
salaire décent, nous pouvions réunir quelques centaines de travailleurs
pour aller l’attraper par le col et exiger un salaire équitable. Mais
lorsque les cours du thé s’effondrent comme ils l’ont fait ces
dernières années, quel col veux-tu chopper ? C’est qui cette
loi
du marché ? Où vas-tu aller protester ? Où vas-tu
essayer de
changer les choses ?
Et
nous avons donc commencé à chercher des moyens de sécuriser l’économie
de ces indigènes. Et ça nous a amené au mouvement du commerce
équitable. Nous en sommes venus à entrer en contact avec une
association allemande appelée « Gepa », qui a
commencé à nous
acheter notre thé à un tarif plus élevé. Il y a quelques années un
groupe d’Adivasis est finalement venu en Allemagne. Et ils sont entrés
dans un magasin One World ou notre thé était vendu, et on a vu leur thé
sur les étagères, avec le nom de leur organisation, une photo de leur
village, et d’un des leur. Ils étaient stupéfaits. Ils étaient aux
anges. Ils ont alors entendu parler de gens solidaires et pleins de
bonne volonté au point de se donner tant de mal pour acheter ce thé, et
bien qu’ils n’aimaient pas forcément beaucoup ça, ils n’en revenaient
pas qu’il puisse y avoir des gens aussi gentils dans ce monde. Et non
seulement ils achetaient le thé, mais ils voulaient payer d’avantage
pour ça. Ils en ont été d’autant plus intrigués. Et l’un d’entre eux,
Bomman, a déclaré : « Ce n’est pas juste. Ces gens
sont nos
amis, ils devraient avoir le thé pour moins cher, et pas le payer
d’avantage. » Et Bomman a ainsi introduit un nouvel élément
dans
le concept du juste : le facteur relationnel. Il est possible
de
déterminer les tarifs sur des bases qui ne dépendant pas uniquement du
marché mais aussi sur d’autres bases, comme celle des rapports humains.
C’est ça le pouvoir sur le marché. Le pouvoir de décider du prix sur la
base des valeurs qui vous intéressent.
Une
autre histoire intéressante au sujet des relations humaines s’est
déroulée en Angleterre lorsque six autre Adivasis sont venus y
rencontrer différents groupes. Un de ces groupes était la Coopérative
de Manchester et nous avons rencontré son P.D.G et les membres de son
conseil d’administration. Lors de la réunion ils nous ont montré le thé
qu’ils vendaient. Le paquet était rouge avec une jolie photo d’une
femme sri lankaise cueillant le thé. Je suis sur que vous l’avez vu sur
PG Tips et bien d’autres paquets encore : une femme portant un
panier sur la tête et récoltant le thé. J’ai fait la remarque que
certainement personne de vivant n’est aujourd’hui capable de
vous
dire qui est cette femme, quel sont son nom, son histoire, et son
Histoire. Mais si nous
mettons un visage sur un paquet, nous pouvons tout vous dire sur cette
personne. Car ce serait une personne tout à fait réelle et une personne
que nous connaissons. Et quelqu’un de la Coopérative a jouté :
« vous savez ça fait vingt ans que j’achète ce thé et cette
femme
n’a pas pris une ride ». Ce qu’au bout du compte nous avons
fait
avec notre économie de marché dont nous sommes si fière, c’est de
mettre les gens à l’écart du produit. Nos produits ont été complètement
dépouillés de tout élément humain. Nos produits ont été déshumanisés.
Nous avons donné à nos produits l’allure d’entités autonomes. Ils ont
leur propre vie et leur propre lieu. Et ça n’a rien à voir avec les
être humains.
Ce
sont quelques uns des facteurs qui nous ont conduit à mettre Just
Change sur pieds. L’objectif est de relier les producteurs,
consommateurs et investisseurs en une chaîne coopérative où il puisse
directement commercer les uns avec les autres. L’idée est née à/au
Gudalur, en Inde Méridionale où nous avons échangé du thé avec un
groupe de tailleurs contre des saris. Nous en avons tous les deux
bénéficié. L’idée a pris une dimension internationale lorsqu’en 1994,
sur une invitation du Charities Advisory Trust et du Directory of
Social Change, ma femme Mari et moi sommes venus en Grande Bretagne
porter un regard du Sud sur le travail communautaire tel qu’il se
pratiquait au Royaume Uni. Nous sommes venus dans ce que l’on pourrait
appeler les régions les plus défavorisées de Grande Bretagne. Easter
House, Mancheser et Birmingham. Et ce que nous avons découvert, c’est
que ces gens, vivant dans des logements sociaux, buvaient des quantités
de thé phénoménales. Leur thé représentait une grosse dépense. Et ils
payaient un prix sans rapport ave celui que nous percevions pour la
vente du thé que nous cultivions. Et nous nous sommes demandé
« ne
pouvons nous donc pas envoyer directement notre thé à ces
gens ? ». Et Michael Norton ici présent, a proposé le
nom de
Direct Links. Plus tard Joel Joffe, alors président d’Oxfam, m’a dit au
cours d’un déjeuner, « Brillant ! Mais ça ne va pas
marcher. » Et pourquoi ça ai-je demandé ? Il a dit
« tu
parles de deux communautés qui n’ont pas d’argent, tu es en pénurie
d’argent. Tu vas avoir besoin d’argent parce que tu ne
contrôles
pas la chaîne du marché toute entière. Et vous aurez donc aussi besoin
de quelqu’un ayant du capital. » Et c’est à ce moment qu’est
venue
ou qu’a grandi l’idée d’intégrer un investisseur, des gens dotés de
capital, à la chaîne coopérative.
Laissez
moi vous dire comment cela peut fonctionner, très brièvement. Et
comment ça a marché très simplement. Il y a environ un an, nous avons
importé au Royaume Uni près d’une tonne et demi de thé. Nous avons
réussi à trouver un marchand de thé à Chesterfield et un centre de
conditionnement qui ont accepté de faire parti de la coopérative et de
mettre le thé en sachet pour nous. Il était alors destiné à cinq
groupes communautaires qui le reconditionnaient s’ils le désiraient et
le vendaient à leurs membres et à d’autres gens.
Dans
l’économie de marché telle que nous la connaissons, même dans le
Commerce Équitable, dès le premier contact un prix serait déterminé et
nous perdrions la propriété de notre thé. Et dès lors le thé
s’animerait de lui-même. Nous avons divorcé de ce thé. La propriété
passe de nos mains à celle de quelqu’un d’autre. Et passant
régulièrement de mains en mains, il finit dans une boite avec une belle
image dessus. Et tout du long les prix changent eux aussi. Et à mesure
que le thé parcoure la chaîne du marché, le prix se désolidarise peu à
peu du coût de production et du paiement effectué au producteur. Ce
prix que, vous consommateur, payez pour ce thé n’a aucun rapport avec
celui que moi producteur j’ai perçu pour lui.
Imaginons
un pot, là, en face de nous – un pot qui serait rempli d’argent par les
investisseurs dont nous a parlé Joel Joffe. Malheureusement pour moi,
en tant que producteur, lorsque je mets 1000 kilos de thé sur le
marché. Je ne peux pas attendre six mois ou un an passant par de
nombreux cycles de vie pour finalement atteindre la tasse de quelqu’un
a Birmingham, Gloucester ou Manchester, puis que l’argent pour toutes
ces tasses bues soit collecté puis me soit renvoyé. Je ne peux pas
attendre si longtemps parce que je dois nourrir ma famille dès ce soir.
C’est pourquoi je sors du pot une centaine de milliers de roupies. Je
serais alors redevable d’une centaine de milliers de roupies au système
qui me sera lui-même redevable d’un millier de kilos de thé. Les
comptes ne sont pas bouclés, il n’y a pas eu transaction. C’est à la
fin, lorsque le thé est vendu que nous connaissons sa vraie valeur. La
valeur du thé qui m’aurait été payé dans le marché classique n’est pas
sa vraie valeur. Ce serait sa valeur négociée – négociation qui dépend
du pouvoir de l’acheteur et de la faiblesse du vendeur. La vraie valeur
du thé c’est celle que le consommateur est prêt à payer. Ce que nous
proposons c’est que nous, producteurs, ayons un part de ce prix réel.
Pas du prix négocié en début ou en cours de chaîne. Sous forme de
coopérative ou de collectif, nous en tant que producteurs, aux cotés
des gens de Manchester, des gens d’Orissa, des gens de Gloucester, qui
en tant que consommateurs achètent notre thé, serions conjointement
propriétaires du surplus généré. Et il nous appartiendrait de décider
comment redistribuer le surplus.
Qu’il
me soit permis de faire une digression le temps d’une petite histoire.
Les gens qui sont à l’origine de la première livraison de thé sont
connus pour être considérés comme intouchables par les classes
supérieures Hindoues. Parce qu’ils appartiennent à la communauté qui
effectue toutes les tâches insalubres, le nettoyage des toilettes,
l’enterrement des carcasses et ainsi de suite : totalement
intouchables. La discrimination à leur endroit est terrible. Nous avons
découvert qu’ils étaient aussi de grands consommateurs de thé. Et nous
avons dit, pourquoi ne pas leur envoyer le thé ? Et il y a eu
une
réunion de notre tribu. Et nous leur avons demandé au cas où quelques
profits seraient générés par cette transaction, comment ils devraient
être redistribués ? Combien leur reviendraient,
combien nous
reviendraient ? Là, il y avait deux cents personnes à cette
réunion, elles se sont retournées et ont demandé, est-ce que vous êtes
malades ? La situation de ces gens est tellement plus
problématique que la notre, ils rencontrent des difficultés à tous les
niveaux, pourquoi devrions nous prendre tous leurs profits. Et nous
avions le prix de vente de notre thé. Nous recevions un prix juste. Si
un surplus est généré, qu’ils le gardent. Logique de marché ?
Pas
du tout. Nous avons là un groupe de gens qui ont si peu de choses, mais
qui peuvent maintenant user de leur pouvoir sur le marché pour
déterminer ce qui est juste en termes de distribution et c’est ce que
nous proposons à travers Just Change.
Pour
conclure, si la mondialisation est nécessaire, et je pense qu’elle
l’est, que ce soit au moins celle de notre choix. Que ce ne soit pas
une mondialisation du capital. Que ce ne soit pas une mondialisation
des riches. Que ce soit une mondialisation des peuples, une
mondialisation des relations, une mondialisation des valeurs. Je crois
que nous avons réellement besoin d’un monde mondialisé. Mais je ne
crois pas que nous avons besoin d’une mondialisation non pas telle
qu’en a parlé Gordon Brown ces derniers jours, mais d’une qui reliera
les gens les plus pauvres de la planète avec d’autres gens pauvres et
d’autres encore parmi les riches. Des gens qui croient qu’un monde est
possible où ce ne seront pas toujours nous les pauvres. Aussi, je
voudrais terminer en disant allons à la recherche d’une mondialisation
de l’espoir, tournons notre regard et nos efforts vers une structure
mondiale basée sur l’économie de la justice. »